À Kinshasa, une opération de nettoyage des espaces publics a viré au drame culturel. Depuis la mi-juillet, le Service national, placé sous l’autorité de la présidence, mène une vaste campagne d’assainissement visant à récupérer les emprises publiques occupées illégalement. Un objectif louable en apparence — libérer les rues, restaurer l’ordre urbain. Mais l’une de ces interventions a débouché sur l’incinération de milliers de livres entreposés par des bouquinistes, provoquant la colère des écrivains, éditeurs et vendeurs locaux.
Un secteur du livre déjà fragilisé
La RDC dispose d’une scène éditoriale et littéraire dynamique, héritière d’une longue tradition d’écrivains et de poètes de renommée continentale. Pourtant, ce secteur reste extrêmement vulnérable. Les maisons d’édition opèrent avec des marges réduites, les librairies physiques disparaissent progressivement, et les bouquinistes — ces vendeurs ambulants ou semi-fixes — constituent souvent le dernier maillon de la chaîne de distribution du livre pour les lecteurs modestes. Ce sont précisément ces petits marchands que l’opération a visés.
L’incinération de leurs stocks représente bien plus qu’une mesure administrative : c’est une perte sèche de capital d’exploitation pour des microentrepreneurs, une destruction d’accès à la lecture pour les citadins aux revenus limités, et un message contraire à toute politique culturelle cohérente.
Un précédent qui inquiète le continent
Cette situation n’est pas isolée en Afrique. Plusieurs villes du continent — Lagos, Accra, Dakar — font face à des tensions récurrentes entre ordre urbain et préservation des activités informelles, notamment celles liées à la culture et aux industries créatives. Les autorités, confrontées à des défis croissants de surpopulation et d’occupation anarchique des espaces publics, privilégient souvent la brutalité administrative à la négociation ou aux solutions gradées.
Ce qui distingue le cas kinois, c’est le ciblage d’une activité culturelle : l’accès au livre. Détruire les stocks ne règle pas le problème de l’occupation, ne génère aucun revenu municipal, et affaiblit l’écosystème local de la lecture — un élément capital pour le développement humain et économique à long terme.
Les voix du secteur se lèvent
Écrivains, éditeurs et bouquinistes ont exprimé leur indignation. Leurs revendications convergent : un dialogue préalable avec les autorités, des délais pour relocaliser les activités, et une reconnaissance du rôle légitime des vendeurs de livres dans l’espace urbain. Aucune de ces conditions n’a été respectée.
Cette mobilisation est cruciale. Elle place la question culturelle au cœur du débat urbain — un espace où elle est trop souvent absente. Elle signale aussi que les acteurs du livre, même modestes, entendent participer aux décisions qui les affectent.
Un test pour les politiques culturelles africaines
Kinshasa, capitale de 14 millions d’habitants, reste un centre culturel majeur du continent. Comment elle gère cette crise dira beaucoup sur sa vision de l’avenir urbain : un espace aseptisé et fermé aux pauvres, ou une ville où création, commerce et vie quotidienne coexistent ?
Les gouvernements africains qui aspirent à bâtir des « économies créatives » ne peuvent simultanément détruire les infrastructures les plus élémentaires de diffusion culturelle. Le livre imprimé ou d’occasion, vendu dans la rue, reste le vecteur de lecture le plus accessible pour des millions d’Africains. Le fragiliser, c’est fragiliser les fondations mêmes d’une ambition légitime.
La question qui se pose désormais à Kinshasa est simple : comment concilier assainissement urbain et protection du patrimoine vivant du livre ? Et, plus largement, comment les villes du continent peuvent-elles moderniser leurs espaces sans écraser les petits acteurs créatifs qui les animent ?



