Une chanson d’amour simple, née quelque part entre Lubumbashi, Nairobi et Dar es Salaam dans les années 1960, raconte bien plus que l’histoire d’un cœur brisé. « Malaika » révèle comment les villes africaines dialoguaient par la musique, bien avant qu’une certaine Miriam Makeba ne la porte à l’échelle mondiale.
L’historien Bogumil Jewsiewicki a documenté l’une des versions les plus fascinantes de cette genèse. À Lubumbashi, en République démocratique du Congo, le musicien Édouard Masengo Katiti affirmait être à l’origine de « Malaika ». Le titre raconte l’histoire d’un homme amoureux d’une femme nommée Malaika — un ange — qu’il n’a pas les moyens d’épouser. Selon la légende locale, Masengo l’aurait écrite pour Miriam Makeba elle-même. Il jouait ce style distinctif du Katanga : le finger-picking à la guitare sèche, sans médiator, très populaire dans l’est du Congo pendant les années 1950.
Pourtant, au Kenya, la paternité de la chanson revient à Fadhili Williams, réputé être le premier à l’avoir enregistrée. Et en Tanzanie, un troisième musicien, Adam Salim, revendique de l’avoir composée une décennie avant les autres.
Les circulations musicales en question
Cette multiplicité de récits n’est pas une énigme à résoudre, mais un miroir de l’époque. « Je ne pense pas qu’on puisse prouver l’un ou l’autre », explique Bogumil Jewsiewicki. « Ce que ça montre, c’est que la culture urbaine entre le Katanga et les villes d’Afrique de l’Est est très interreliée. Les thèmes musicaux, les paroles, les textes voyagent. Malgré toutes les barrières coloniales, les hommes circulent. »
Au cœur de ces mouvements se trouvait Nairobi, capitale kényane devenue carrefour musical incontournable pour l’Afrique de l’Est. C’est là qu’Édouard Masengo Katiti s’installa, accompagné de son cousin Jean-Bosco Mwenda. La ville parlait swahili, comme Lubumbashi — alors appelée Élisabethville. Mais surtout, Nairobi offrait ce que les musiciens recherchaient : des studios d’enregistrement, une industrie discographique structurée et un marché radiophonique en pleine expansion.
« C’est une ville où le marché pour la publicité explose », note Bogumil Jewsiewicki. « La publicité de l’époque, ce n’était pas les affiches, c’était la chanson. Masengo vivait en grande partie de courtes chansons publicitaires pour des marques comme Coca-Cola, tout en enregistrant des chansons urbaines sur les ondes. »
L’apport congolais aux guitares d’Afrique de l’Est
Masengo ne venait pas à Nairobi que pour y travailler : il y importait aussi sa manière de jouer venue du Katanga. Avant que la rumba congolaise ne conquière le continent, c’était une autre musique congolaise qui circulait déjà vers l’Est. Des guitaristes kényans comme Fundi Konde, Daudi Kabaka et Fadhili Williams s’en inspiraient.
Quant à la rencontre entre Masengo et Miriam Makeba — alors en exil et engagée dans la lutte contre l’apartheid — elle reste entourée de mystère. Ce qui semble établi, c’est que « Malaika » faisait partie du répertoire urbain de l’époque, et que Miriam Makeba l’a probablement découverte auprès de Masengo ou d’un autre musicien de ces réseaux interconnectés. En 1965, elle ralentit le tempo et l’enregistre avec Harry Belafonte, transformant cette mélodie sans passeport en hymne continental.





