Au carrefour du cinéma documentaire et de la création artistique, Intagrist el Ansari, écrivain et réalisateur malien originaire des communautés nomades de Tombouctou, impose une voix nouvelle dans les industries créatives africaines. Avec son premier long-métrage Ressacs, une histoire touarègue, il signe une œuvre singulière : dix années de tournage entre le Mali profond et la Mauritanie, entrelacées pour explorer les questions d’identité, d’appartenance et de narration nationale.
Une création née des campements, ancrée dans le réel
Élevé dans les campements nomades du nord du Mali, el Ansari puise dans son expérience immédiate pour construire un cinéma authentique. Ressacs, une histoire touarègue n’est ni un documentaire brut ni une fiction conventionnelle : c’est un acte de création qui mêle l’intime—les histoires de familles, les trajectoires individuelles—et le politique, en interrogeant comment les identités minoritaires se construisent et se défendent au sein des États-nations africains.
Ce type d’approche représente une tendance croissante en Afrique : les créateurs contemporains refusent les cadres narratifs hérités et proposent des contre-récits ancrés dans le local, le vécu, les perspectives jusqu’alors marginalisées. Guinea, Namibie, Cameroun, Sénégal : nombreux sont les cinéastes et écrivains qui questionnent désormais les histoires officielles de leurs nations.
Réécrire l’histoire, réinventer l’identité africaine
En affirmant que « le récit national malien s’est construit sur une imposture historique », el Ansari pointe un enjeu central pour les sociétés africaines : la manière dont les États post-coloniaux ont consolidé leurs frontières et leurs identités, souvent au détriment des groupes minoritaires ou périphériques. Les Touaregs, peuple nomade transcontinental dont l’histoire s’étend bien au-delà des frontières nationales, incarnent cette tension.
Le cinéaste ne se contente pas de critiquer : il crée une alternative. En filmant sur dix ans, en parcourant le désert, en captant les voix et les images des siens, el Ansari fabrique un archive vivante. Il propose une historicité parallèle, celle qui a été tue, oubliée ou déformée par les manuels scolaires et les discours d’État.
Le cinéma comme outil de libération créative
Cette démarche s’inscrit dans une dynamique continentale plus large : celle de la jeunesse africaine qui utilise les arts, la musique, le cinéma et la littérature pour se réapproprier leurs propres histoires. Les industries créatives africaines ne sont plus des espaces d’exportation culturelle passive ; elles deviennent des terrains de lutte pour l’énonciation, des lieux où les Africains décident comment ils se racontent.
Ressacs illustre cette mutation. Un film born in Mali, rooted in Touareg memory, yet speaking to universal questions of identity, displacement, and belonging. C’est une création qui dépasse les frontières du Mali et parle à tous ceux qui ont connu l’exil, la marginalisation ou la quête de reconnaissance.
Perspective pour l’Afrique de l’Ouest et au-delà
La Guinée, comme le Mali, le Sénégal et le Burkina Faso, compte des sociétés plurielles dont les histoires restent partiellement inédites. Le travail d’el Ansari pose une question urgente : comment les États africains et leurs acteurs culturels peuvent-ils intégrer ces récits alternatifs ? Comment valoriser et financer des créations qui contestent les narrations officielles ?
Ces questions ne sont pas purement artistiques : elles touchent à la cohésion sociale, à la reconquête identitaire et à la stabilité politique. Une société qui ignore ou réprime les voix minoritaires crée des fractures. Une société qui les accueille, les célèbre et les finance bâtit une culture vivante et inclusive.
Intagrist el Ansari, par son cinéma patient, exigeant et radicalement personnel, montre que la création africaine contemporaine n’est pas un simple miroir du réel : c’elle est un laboratoire où se réinventent les futurs possibles.



