Au Cameroun, un phénomène économique préoccupant révèle un dysfonctionnement profond de l’exécution budgétaire : environ 5 000 milliards de francs CFA, empruntés et théoriquement disponibles, restent inutilisés pour financer des projets d’investissement public. Ces fonds, évalués au premier trimestre 2025, représentent ce que les experts en finances publiques appellent des « soldes engagés non décaissés » — de l’argent déjà contracté auprès de bailleurs de fonds (institutions multilatérales, gouvernements partenaires) mais qui demeure bloqué dans les circuits administratifs.
Ce blocage soulève des questions critiques sur la capacité du gouvernement camerounais à transformer les ressources financières en infrastructure concrète, création d’emplois et services publics. Pour les citoyens, cela signifie des routes inachevées, des écoles sans équipements adéquats et des projets de santé différés. Pour les entrepreneurs et les PME, c’est un manque de visibilité : les marchés publics tardent à se concrétiser, limitant les opportunités de croissance.
Comprendre les « soldes engagés non décaissés »
Un budget public fonctionne en plusieurs étapes. L’engagement représente la décision formelle de dépenser ; l’ordonnancement approuve la dépense ; et le décaissement effectue le paiement réel. Lorsqu’un projet est « engagé » mais non « décaissé », cela signifie qu’une obligation a été créée sans que l’argent ne soit encore versé. C’est un symptôme classique de blocages administratifs : procédures lentes, manque de documentation, problèmes de coordination interministérielle, ou insuffisance de capacités techniques pour mettre en œuvre les projets.
Au Cameroun, cet écart atteint des proportions alarmantes. Ces 5 000 milliards de FCFA représentent une ressource colossale — équivalente au budget annuel de nombreux secteurs — qui reste emprisonnée dans la bureaucratie plutôt que de circuler dans l’économie réelle.
Conséquences pour l’économie camerounaise
Sur le plan macroéconomique, cette paralysie affecte la trajectoire de croissance. Les investissements publics sont des moteurs essentiels de développement économique, particulièrement en Afrique où les besoins en infrastructure sont massifs. Chaque franc gelé est un franc qui ne crée pas d’emplois de construction, ne stimule pas les fournisseurs locaux, et ne renforce pas la base productive du pays.
Les entreprises locales en souffrent directement. Les petits entrepreneurs, artisans et fournisseurs qui pourraient bénéficier des marchés publics relatifs à ces projets voient leurs opportunités s’évanouir. Le secteur privé, déjà confronté à des défis de financement et de stabilité macroéconomique, perd ainsi un catalyseur essentiel de demande.
Pour les citoyens, c’est un coût invisible mais réel : services publics dégradés, emplois manqués, et persistance de déficits infrastructurels qui ralentissent la productivité générale.
Vers une meilleure exécution budgétaire
Débloquer ces fonds exige des réformes structurelles. Le gouvernement camerounais doit renforcer la coordination entre ministères, simplifier les procédures d’approvisionnement, former les équipes techniques à la gestion de projets, et mettre en place des mécanismes de suivi régulier des décaissements. Plusieurs pays africains, dont le Rwanda et le Bénin, ont progressé sur ces enjeux en numérisant les processus budgétaires et en créant des unités dédiées au pilotage des investissements publics.
Le Cameroun dispose de bailleurs prêts à financer le développement. Le défi n’est plus de lever des ressources, mais de les utiliser efficacement. Tant que cet écart subsiste, le potentiel économique du pays reste enchaîné.





