Le secteur des paiements numériques au Nigeria connaît un tournant inattendu. Après des années de domination des points de vente (PoS) — ces petits terminaux portatifs qui ont révolutionné l’accès aux services financiers en Afrique de l’Ouest —, les guichets automatiques (ATM) retrouvent une place centrale dans les habitudes de retrait des Nigérians. Une inversion de tendance qui interroge les stratégies de digitalisation financière du continent.
Les ATM font leur retour
Les données récentes montrent un phénomène contrasté : les volumes de transactions via ATM augmentent tandis que ceux des PoS fléchissent de 20 %. Cette évolution remet en question le narratif dominant des trois dernières décennies, selon lequel les terminaux portatifs devaient progressivement éclipser les machines fixes. Au Nigeria, économie la plus peuplée d’Afrique avec plus de 220 millions d’habitants, ce basculement revêt une importance capitale pour l’ensemble de l’écosystème financier régional.
La Banque centrale du Nigeria (CBN), qui a promu agressivement l’agenda de la fintech et du paiement mobile depuis les années 2000, doit désormais intégrer cette donnée nouvelle dans sa réflexion sur l’architecture des services financiers. Cette institution, qui pilote aussi le cadre régional de la CEDEAO en matière de politique monétaire et de régulation financière, verra ses orientations scrutées par les autres banques centrales du bloc.
Comprendre le recul du PoS
Plusieurs facteurs expliquent ce mouvement. D’abord, les coûts : les frais de transaction des PoS, bien que plus accessibles que ceux des banques traditionnelles, restent un fardeau pour les petites transactions récurrentes. Les utilisateurs ayant besoin de retirer de plus fortes sommes trouvent les ATM plus compétitifs à long terme.
Ensuite, la question de la fiabilité. Les PoS dépendent de connexions internet souvent instables dans les zones périphériques et semi-urbaines du Nigeria. Les ATM, malgré leurs propres contraintes, offrent une expérience plus prévisible pour les retraits simples. Ce phénomène s’observe aussi, à des degrés variables, dans d’autres économies de la CEDEAO : au Ghana, en Côte d’Ivoire et au Sénégal, où les infrastructures de connectivité demeurent un enjeu majeur.
Enfin, la confiance joue un rôle. Après une décennie d’expérience avec les PoS, certains usagers reviennent aux ATM par habitude et familiarité, particulièrement les générations qui ont grandi avec la bancarisation formelle.
Les enjeux pour l’Afrique de l’Ouest
Ce revirement interroge le modèle d’inclusion financière promu par la CEDEAO. L’agenda du bloc, soutenu par la Banque africaine de développement (BAD) et les institutions internationales, tablait sur une transition vers une économie sans numéraire. Or, la réalité montre que cette transition ne suit pas un chemin linéaire.
Pour les entrepreneurs et les prestataires de services financiers, le message est clair : il ne faut pas abandonner les ATM en tant que canal. Au contraire, une stratégie hybride — modernisant les deux écosystèmes — pourrait s’avérer plus robuste. Cela implique d’investir dans la maintenance des ATM, de réduire les frais de transaction des PoS, et d’améliorer la connectivité globale.
Le Nigeria, locomotive économique de la région, fixe les attentes pour les autres pays de la CEDEAO. Si son régulateur reconnaît que le PoS seul ne suffit pas, cela pourrait inspirer une révision des priorités d’investissement ailleurs sur le continent.
Vers un équilibre durable
La véritable leçon réside dans l’acceptation d’une pluralité de canaux. L’Afrique de l’Ouest ne se « digitalise » pas selon un schéma unique ; elle compose avec des contraintes réelles — connectivité insuffisante, disparités de revenus, préférences hétérogènes. Ignorer le retour aux ATM serait nier cette complexité.
À court terme, les institutions financières nigérianes devront adapter leur mix de services. À moyen terme, il s’agira de renforcer la coopération régionale pour que la CEDEAO définisse des standards d’interopérabilité entre ATM et PoS, garantissant une expérience fluide aux usagers. C’est à ce prix que l’inclusion financière du continent gagnera en résilience.





