À partir du 2 novembre 2026, tous les transferts d’argent électronique entre particuliers dans l’union monétaire ouest-africaine devront transiter par PI-SPI, la plateforme interopérable lancée par la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Cette décision, annoncée le 2 octobre, redessine le marché du mobile money en imposant une infrastructure commune et en encadrant strictement les tarifs.
Une plateforme unique pour huit pays
PI-SPI, pour Plateforme Interopérable de Paiement Instantané de l’UEMOA, a été mise en service le 30 septembre 2025. Elle remplace les réseaux fermés que chaque banque, opérateur télécom et fintech exploitait jusqu’alors en silos. Le système permet des transferts instantanés entre deux comptes, quel que soit l’établissement qui les détient.
La plateforme relie actuellement 175 institutions financières dans les huit États membres : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo. Elle donne accès au paiement instantané à plus de 38 millions de personnes. Le Sénégal compte le plus grand nombre de participants avec 43 institutions, suivi de la Côte d’Ivoire (38), le Burkina Faso (20) et le Mali (19). Le Bénin en aligne 18, le Togo 17, le Niger 13 et la Guinée-Bissau 7.
Gratuité et plafonds tarifaires
La BCEAO a établi un cadre tarifaire inédit. Les petits transferts deviennent gratuits : jusqu’à 8 000 francs CFA d’envois quotidiens via un même fournisseur ne coûtent rien, sans limite du nombre d’opérations. Selon la banque centrale, ce seuil couvre 75 % des transactions de monnaie électronique de l’union.
Au-delà de 8 000 francs CFA par jour et par fournisseur, les frais sont plafonnés entre 0 et 0,8 % du montant hors taxes. Chaque prestataire peut fixer un tarif inférieur, y compris zéro. La réception d’argent demeure gratuite sans limitation.
Un détail de la mécanique tarifaire mérite attention : l’allocation gratuite de 8 000 francs est calculée par utilisateur, par fournisseur et par jour. Un client avec trois portefeuilles actifs peut donc envoyer 8 000 francs gratuitement via chacun le même jour, soit 24 000 francs au total. Avec cinq portefeuilles, ce montant atteint 40 000 francs.
Impacts sur les opérateurs historiques
Cette restructuration frappe directement les revenus des opérateurs du mobile money, notamment Wave. L’entreprise, premier unicorn technologique d’Afrique francophone, avait construit sa croissance sur une commission fixe d’environ 1 % sur les transferts entre particuliers. Elle s’est raccordée à PI-SPI le 30 septembre 2026, dernier jour du délai.
Au Sénégal, Wave domine le marché avec environ 80 % de part de marché. Au 21 août 2026, l’encours de monnaie électronique sénégalais atteignait 571 milliards de francs CFA, dont 459 milliards pour Wave et 106 milliards pour Orange Money Sénégal. Wave revendique environ 11 millions d’utilisateurs actifs dans le pays, avec une pénétration proche de 90 % de la population adulte. Fondée en 2018, elle a atteint le statut d’unicorn en 2021 après une levée de 200 millions de dollars.
Orange Money avait déjà anticipé cette évolution en introduisant des frais sur les retraits d’espèces. D’autres opérateurs suivront, redéploient leurs revenus vers les retraits, les paiements marchands et les services à valeur ajoutée.
API professionnelles : une concentration à surveiller
Wave reste cependant exclu de la liste des interfaces de programmation (API) professionnelles approuvées par la BCEAO, publiée et actualisée le 16 et 17 septembre 2026. Ces API permettent aux entreprises d’intégrer les paiements à leurs systèmes informatiques pour automatiser les virements de masse, rapprocher les opérations ou suivre la trésorerie en temps réel.
Sur l’ensemble de l’union, seulement 24 prestataires disposent d’une API approuvée. Le Sénégal en compte neuf, la Côte d’Ivoire huit, le Niger deux. Cinq pays — Bénin, Burkina Faso, Guinée-Bissau, Mali et Togo — ne disposent chacun que d’un seul prestataire : Ecobank.
Cette concentration inquiète les acteurs du secteur. Ashley Gauzere, fondateur de HUB2 (société ivoirienne de paiements figurant sur la liste ivoirienne), considère toutefois qu’il s’agit d’un séquençage plutôt qu’une exclusion définitive, estimant que les banques centrales suivent une progression habituelle entre entités supervisées depuis longtemps et les autres.
Transferts transfrontaliers et risques opérationnels
Les transferts transfrontaliers suivront les mêmes règles de tarification, mais à partir du 1er juin 2027 seulement. Jusque-là, la grille tarifaire antérieure s’applique aux opérations entre pays.
Cette concentration des flux sur une seule plateforme présente aussi un risque opérationnel : une panne de PI-SPI affecterait instantanément les transferts dans huit pays. Le communiqué de la BCEAO n’a pas précisé les niveaux de service garantis, les pénalités en cas d’interruption, ni le cadre de protection des données et d’usage des informations de transaction.



