Pendant près d’une décennie, les opérateurs télécoms ont régné en maîtres sur le marché du mobile money en Afrique subsaharienne francophone. Cette domination, baptisée les « 10 glorieuses », s’est effondrée en quelques années. Face à l’irruption des fintechs et à la réaction des banques, les géants des télécoms redessinent leurs stratégies pour préserver leurs parts de marché.
De l’hégémonie à la disruption
Entre 2008 et 2017, les opérateurs de réseau mobile (MNO) ont bénéficié d’un contexte idéal pour croître. Ils contrôlaient les infrastructures, avaient accès à des millions de clients via le téléphone mobile basique, et opéraient sur un marché peu régulé. Grâce à la technologie USSD, ils ont pu proposer des services financiers simples à une population largement exclue du système bancaire traditionnel.
Les chiffres témoignent de cette expansion : la part de la population disposant d’au moins un compte mobile money a été multipliée par près de cinq, passant de 6 % en 2014 à 29 % en 2021. Aujourd’hui, selon la GSMA, plus d’un milliard de comptes mobile money sont recensés en Afrique subsaharienne.
Cette hégémonie a volé en éclats à partir de 2015. Les cadres réglementaires de la BCEAO et de la CEMAC ont évolué, permettant à des acteurs non-bancaires d’émettre de la monnaie électronique indépendamment des télécoms. Parallèlement, l’essor des smartphones a créé de nouveaux canaux d’accès : les applications mobiles. Les fintechs ont saisi cette opportunité pour proposer des portefeuilles numériques sans passer par les opérateurs télécoms.
Les banques n’ont pas attendu non plus. Ecobank a lancé en 2017 sa solution Xpress Cash, ciblant une population jeune, non bancarisée et en quête de services numériques accessibles. Ce service propose transferts d’argent, paiements par QR code et comptes mobiles simplifiés.
L’arrivée de Wave : un tournant décisif
Le véritable tournant intervient en 2018, avec l’installation de la fintech Wave au Sénégal. Son modèle s’avère dévastateur pour les MNO : interface intuitive, modèle tarifaire inédit basé sur la gratuité des dépôts, retraits et paiements, et une commission de 1 % sur les transferts, bien inférieure aux pratiques antérieures.
Les impacts sont immédiats et mesurables. Deux mois seulement après l’arrivée de Wave en Côte d’Ivoire en 2021, Orange et MTN perdent respectivement 8,7 % et 1,7 % de leurs parts de marché.
Depuis 2025, la pression s’intensifie : Wave, Push et Djamo s’orientent vers des services bancaires complets dépassant le mobile money traditionnel. Wave a notamment créé Wave Bank Africa S.A. en 2025, marquant sa volonté d’indépendance.
Les parades des opérateurs télécoms
Face à cette érosion, les MNO ont activé six leviers complémentaires pour se transformer.
Diversification des offres. Orange Bank a lancé en Côte d’Ivoire un service de microcrédit, « Tik-Tak », en juillet 2020, trois mois seulement après l’arrivée de Wave. Plus largement, les opérateurs enrichissent leur portefeuille avec des services d’épargne, de microcrédit et de tontines digitales, tout en renforçant leur positionnement B2B auprès des PME.
Couverture territoriale. Airtel a doublé le nombre d’agents Airtel Money en République Démocratique du Congo en 2023-2024, augmentant sa base clients de 38,5 % (de 2,6 à 3,6 millions).
Révision tarifaire. Orange Money au Sénégal a progressivement réduit ses frais de transfert P2P de 6-10 % à environ 1 % en 2020, puis 0,8 % en 2021. Ces baisses, bien qu’efficaces pour réduire l’écart avec les nouveaux entrants, ont fragilisé la rentabilité et les commissions des réseaux d’agents.
Fidélisation. Moov Africa a lancé en 2024 au Bénin le programme « Moov Fidelis », combinant cashback, offres promotionnelles et partenariats pour conserver sa base clients.
Ces transformations montrent comment les opérateurs télécoms s’adaptent à un marché devenu hautement concurrentiel, où l’expérience utilisateur, la tarification et l’étendue des services déterminent désormais les parts de marché.



