Le Soudan intensifie sa traque contre les trafiquants d’or aux frontières égyptiennes. Cette mobilisation militaire révèle bien plus qu’une simple opération de police : elle expose la fragilité d’une économie nationale vidée par les flux illégaux de métal précieux, tandis que l’État perd le contrôle de ses ressources les plus lucratives.
Un trésor qui s’échappe
L’or soudanais représente une richesse colossale. Le pays figure parmi les premiers producteurs du continent, avec des gisements dispersés dans le Sahara oriental et des zones frontalières. Chaque année, des centaines de millions de dollars de minerai quittent le Soudan de manière informelle, en grande partie vers l’Égypte voisine, contournant les circuits officiels et échappant aux taxes d’exportation qui pourraient alimenter les caisses de l’État.
Les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) se sont imposés comme des acteurs majeurs de ce trafic. Groupe armé aux ramifications complexes, la FSR contrôle des pans entiers de la chaîne d’exploitation et d’acheminement. En organisant le détournement d’or à la source ou en prélevant des tributs sur les convois, ces acteurs non étatiques captent des revenus que le gouvernement central ne peut que constater perdus.
Pourquoi cela compte pour l’économie réelle
Ces fuites ont des conséquences tangibles. Moins d’or vendu légalement signifie moins de devises étrangères au Trésor soudanais. Or, dans un pays où l’inflation dépasse les 200 % et où la livre soudanaise s’effondre, chaque dollar d’exportation compte pour stabiliser la monnaie et financer les importations essentielles. L’absence de contrôle des ressources naturelles creuse le déficit budgétaire et affaiblit la capacité de l’État à payer ses fonctionnaires, entretenir les infrastructures ou investir dans l’éducation.
Pour les entreprises légales du secteur minier, ce contexte est toxique. Les opérateurs formels sont contraints de respecter des normes de coûts et de fiscalité que les réseaux clandestins ignorent. La concurrence déloyale des trafiquants décourage l’investissement, réduit la rentabilité des projets légitimes et pousse même certains acteurs à chercher des accommodements avec les groupes armés.
Une opération conjointe face à une menace partagée
La mobilisation simultanée du Soudan et de l’Égypte de part et d’autre de la frontière répond à une logique claire : bloquer les corridors de contrebande. Pour l’Égypte, qui joue depuis des années un rôle de plaque tournante pour l’or régional, endiguer ce flux illégal répond aussi à des enjeux de conformité internationales et de renom auprès des partenaires commerciaux.
À Khartoum, l’ordre a clairement venu de haut : le Conseil de sécurité et de défense soudanais a donné mandat aux forces armées de reprendre la main sur le contrôle de cette ressource stratégique. C’est un signal politique fort, même s’il reste à vérifier dans quelle mesure la capacité opérationnelle de l’armée soudanaise, affaiblie par la prolongation de la guerre civile, pourra concrétiser cette ambition.
Leçon pour le continent
Le cas soudanais illustre un problème chronique en Afrique : les matières premières qui devraient financer le développement s’évaporent dans l’informel, alimentant des réseaux criminels et des groupes armés. La Guinée, producteur mondial de bauxite, et d’autres États miniers du continent connaissent des dynamiques proches, même si les acteurs et les échelles diffèrent.
Reprendre le contrôle de l’or ne suffira pas à redresser l’économie soudanaise, ravagée par le conflit. Mais c’est une première étape : restaurer l’autorité de l’État sur ses propres ressources, c’est recréer les conditions d’une fiscalité légitime et d’un financement public durable. Les mois à venir diront si cette volonté affichée peut se traduire en résultats mesurables.




