Le cinéma africain, comme toute création culturelle du continent, n’échappe pas à une question centrale : qui raconte l’histoire de l’Afrique, et selon quels rapports de pouvoir ? C’est précisément le sujet que pose le film Gavagai, du réalisateur allemand Ulrich Köhler, sorti en salles françaises en juillet 2025. Une œuvre qui mérite attention, notamment pour les créateurs et producteurs africains soucieux des enjeux d’autonomie culturelle et de représentation.
Un miroir sur les intentions bien-pensantes
Le film examine un paradoxe rarement formulé aussi clairement au cinéma : comment une démarche artistique présentée comme progressiste, antiraciste et engagée peut-elle reproduire, de manière inconsciente et subtile, les mécanismes mêmes du néocolonialisme qu’elle prétend dénoncer ? Köhler propose un regard critique sur le tournage d’un film militant au Sénégal, mettant en scène les tensions, les non-dits et les asymétries de pouvoir qui émergent entre une équipe de production étrangère et les acteurs, techniciens et communautés locales.
Cette problématique résonne avec les débats actuels en Afrique de l’Ouest sur la souveraineté narrative : qui décide des histoires qu’on raconte sur le continent ? Qui en contrôle la production, la distribution, la visibilité internationale ? Autant de questions que se posent entrepreneurs culturels, réalisateurs et producteurs guinéens et africains désireux de reprendre la maîtrise de leurs récits.
Les logiques invisibles du pouvoir culturel
Gavagai met en lumière des mécanismes souvent occultés : les hiérarchies salariales entre équipes étrangère et locale, les décisions unilatérales prises par les financeurs et producteurs expatriés, la réduction des voix africaines à des rôles d’exécution ou de figuration, quand bien même le projet proclame l’intention de servir les intérêts africains. Le film expose comment les bonnes intentions peuvent masquer des structures d’exploitation tacites.
Pour les professionnels des industries créatives africaines, ce type d’analyse est pertinent. Elle offre un cadre pour identifier les formes contemporaines de dépendance culturelle : partenariats non équitables, accaparement de fonds au profit de prestataires étrangers, marginalisation des talents locaux en phase créative, absence de formation et de transfert de compétences.
Vers une autonomie créative africaine
La pertinence de Gavagai réside aussi dans sa capacité à susciter une réflexion constructive. En Guinée comme dans toute l’Afrique, des créateurs et entrepreneurs culturels tissent des alternatives : productions 100 % africaines, plateformes de distribution locales, financement par des fonds continentaux, formation de talents dans les métiers techniques du cinéma et de l’audiovisuel.
Le film devient ainsi un outil pédagogique : il rappelle pourquoi l’investissement dans les capacités de production africaines, le renforcement des institutions culturelles locales et la construction de chaînes de valeur maîtrisées par des Africains demeurent des enjeux stratégiques.
Une conversation nécessaire
Ulrich Köhler, en proposant une critique lucide sans complaisance ni condescendance, contribue à normaliser ces débats au sein du cinéma international. Gavagai n’est pas un réquisitoire contre les partenariats transnationaux, mais une invitation à les penser autrement : avec transparence, équité et respect réel de l’agentivité africaine.
Pour les entrepreneurs culturels, producteurs et artistes du continent, ce film est une ressource : il articule des enjeux qu’il est important de nommer, de discuter en équipe, d’intégrer dans les négociations de projets. Il renforce la légitimité à exiger mieux — pas par antagonisme, mais par clarté sur ce que signifie une véritablepartie prenante africaine autonome dans une création.
L’Afrique a les talents, les histoires et la créativité. La question est celle du pouvoir : qui décide, qui contrôle, qui bénéficie. Gavagai nous invite à y répondre avec lucidité.




