À N’Djamena, le Forum africain de l’eau a mis en lumière un mécanisme de financement encore largement méconnu des décideurs et des citoyens : le « compact ». Loin d’être une simple facilité bancaire supplémentaire, cet instrument repose sur une logique nouvelle — celle d’un contrat entre l’État et ses partenaires financiers, qui lie les déblocages de fonds à des engagements précis en matière de planification et de gouvernance.
Un contrat d’engagement plutôt qu’un prêt classique
Le compact se distingue des mécanismes traditionnels d’emprunt. Au lieu de verser des fonds en fonction d’une demande ponctuelle, il repose sur un dialogue structuré : l’État s’engage à respecter une feuille de route précise — amélioration de la collecte des redevances, renforcement de la régulation, investissements programmés — et les bailleurs de fonds (États, institutions multilatérales, investisseurs privés) s’alignent sur cet agenda. Les décaissements sont progressifs et liés à la réalisation d’étapes convenues.
Pour l’eau, secteur chroniquement sous-financé en Afrique, ce changement de paradigme adresse un enjeu majeur : comment mobiliser des ressources durables quand les États ont des budgets limités et les bailleurs une confiance inégale en la gestion des projets ?
Le Tchad en position de test
Le Tchad s’est engagé à piloter cette approche. Le pays a élaboré une feuille de route destinée à restructurer sa politique hydraulique et à améliorer l’accès à l’eau potable, particulièrement dans les zones rurales et périurbaines où des millions de citoyens n’ont toujours pas accès à un service fiable. Cet engagement public crée un cadre auquel les financeurs peuvent accorder du crédit — et donc consentir des conditions plus favorables.
Pour les citoyens tchadiens, les conséquences seraient concrètes : réhabilitation des réseaux de distribution, réduction des fuites (souvent massives dans les villes africaines), amélioration du service client et, potentiellement, tarifs plus stables et équitables. Pour les entreprises (négoce de matériel, travaux publics, services de maintenance), cette formalisation crée une visibilité sur les appels d’offres et les délais.
Enjeu régional : la Guinée peut-elle suivre ?
La Guinée, confrontée à des défis similaires — insuffisance des investissements dans les réseaux, perte d’eau, accès inégal selon les zones — pourrait s’inspirer de cette expérience. Un compact « eau Guinée » pourrait attirer des financements que la Banque africaine de développement, la Banque mondiale ou des investisseurs institutionnels jugent aujourd’hui trop risqués, faute de visibilité sur la stratégie d’ensemble. En formalisant son engagement, l’État guinéen se doterait d’un outil de mobilisation de ressources.
Les limites à avoir en tête
Le compact n’est pas une panacée. Son succès dépend de trois conditions rarement réunies : une volonté politique réelle de réforme, une capacité institutionnelle à respecter les délais et les normes, et une transparence dans la gestion des fonds. Les pays fragiles ou en transition politique risquent de voir les compacts devenir des promesses non tenues.
De plus, le mécanisme suppose une forte implication des bailleurs, qui doivent être prêts à financer la transition vers une meilleure gouvernance — parfois au-delà de ce qu’ils feraient pour un projet isolé.
Ce qui se joue maintenant
Le succès du compact tchadien servira de baromètre pour toute l’Afrique. Si le Tchad parvient à débloquer des financements additionnels et à améliorer la couverture en eau, d’autres pays (Sénégal, Mali, Côte d’Ivoire) pourraient emboîter le pas. Inversement, un échec renforcerait le scepticisme des financeurs face aux engagements africains.
L’enjeu ultime : transformer la manière dont l’Afrique finance ses services essentiels, en passant d’une logique de guérite (projet par projet) à une stratégie de long terme partagée entre l’État et ses créanciers.





