Le Sénégal que chantait Baaba Maal n’existe plus. Ou du moins, il s’efface sous le poids des transformations sociales et de la fragmentation urbaine. Le musicien, figure majeure de la scène ouest-africaine depuis quatre décennies, exprime une inquiétude qui dépasse les frontières : celle d’une société où les liens traditionnels — ceux qui cimentaient autrefois les communautés — se dissolvent sous la pression de la modernité.
Le Sénégal des valeurs partagées
Ce que regrette Baaba Maal, ce n’est pas un Sénégal figé dans le passé, mais une certaine qualité de vie collective. La parenté à plaisanterie, institution sociale que les anthropologues connaissent bien, incarnait une forme de régulation sociale subtile : elle permettait de désamorcer les tensions, de critiquer sans blesser, de créer une connivence même entre rivaux. La joie partagée — celle des cérémonies, des marchés, des espaces publics — était un ciment social.
Le musicien de Kaolack observe que ce tissu se défait. Les raisons sont multiples : l’urbanisation accélérée, l’isolement des individus derrière les écrans, l’érosion des espaces de rencontre, et aussi l’affaiblissement de la transmission des codes culturels aux générations nées après 2000.
Un phénomène bien au-delà du Sénégal
Cette tension entre héritage et modernité agite la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Burkina Faso. Partout en Afrique de l’Ouest, les artistes — griotiques ou urbains — traversent le même malaise. Comment rester enraciné quand le contexte social bouge aussi vite ? Comment perpétuer une sagesse collective dans des villes où chacun court après sa survie ?
Baaba Maal lui-même incarne cette tension depuis le début de sa carrière. Son répertoire classique, fondé sur la musique traditionnelle peule, a toujours cohabité avec des expériences plus contemporaines — collaborations électroniques, fusions avec des musiciens mondiaux. Son art a toujours cherché à dialoguer avec son époque. Mais ce dialogue ne suffît pas à arrêter l’érosion des pratiques sociales qui donnaient sens à ces chants.
La responsabilité des créateurs
C’est là que réside l’enjeu pour les industries créatives africaines. Les artistes ne sont pas juste des divertisseurs ou des commentateurs passifs du changement social. Ils sont aussi des porteurs de mémoire, des architectes de sens collectif. Dans un contexte où l’école publique perd en qualité et où l’espace public urbain se rétracte, c’est souvent à travers la musique, le cinéma, le théâtre que les jeunes Africains se reconnectent à leur identité.
Baaba Maal, en exprimant publiquement son préoccupation, ne demande pas un retour au passé — il sait que c’est impossible. Il appelle plutôt à une prise de conscience : celle que chaque génération doit réinventer le lien social, la solidarité, l’échange joyeux, en s’appropriant les outils d’aujourd’hui.
Inventer la continuité
Certains créateurs l’ont déjà compris. Des musiciens, des vidéastes, des metteurs en scène d’Afrique de l’Ouest travaillent à tisser des ponts : ils reprennent les contes oraux dans des formats numériques, ils font rire à partir de codes de parenté à plaisanterie sur les réseaux sociaux, ils réinventent les rituels festifs dans les festivals urbains. Ce n’est pas une nostalgique restauration du passé, mais une traduction créative.
Le défi reste immense. Mais tant que des voix comme celle de Baaba Maal posent la question — « Ce Sénégal, ces liens, ces joies partagées, nous les laissons mourir ? » — il existe une fenêtre pour que la culture africaine ne devienne pas qu’un musée ou un produit touristique, mais reste un espace vivant où se fabrique le futur commun.



