Un instrument millénaire oublié refait surface au Maroc. Le oud Ramal, ce luth rare né du croisement entre les traditions arabo-andalouses et la pensée musicale antique, retrouve progressivement ses lettres de noblesse grâce à une poignée de passionnés déterminés à le soustraire à l’oubli.
Un héritage entre deux mondes
Le oud Ramal incarne une richesse musicale particulière : celle du Maroc médiéval, à l’époque où Cordoue, Grenade et Al-Andalus rayonnaient sur le bassin méditerranéen. Contrairement au oud classique, cet instrument allie des caractéristiques acoustiques et structurelles qui le distinguent, le positionnant à la croisée des influences arabo-andalouses et des principes harmoniques que les anciens Grecs avaient théorisés. C’est cette singularité qui en fait un objet d’étude pour les musicologues et un symbole vivant de l’identité culturelle marocaine.
La musique arabo-andalouse elle-même incarne cette mémoire métissée : née du Maroc vers le 9ème siècle, elle s’est épanouie en Al-Andalus avant d’être rejetée lors de la Reconquista. Elle a ensuite survécu en Afrique du Nord, en Turquie et au Levant, gardienne d’une civilisation plurielle. Le oud Ramal en est l’une des clés instrumentales.
Une mission de transmission
À Oujda, en Oranie marocaine, Yacine Fadhil, musicien franco-marocain, s’est établi comme l’un des rares défenseurs contemporains de cet instrument. Formé à la musique arabo-andalouse dans sa ville d’adoption, il a endossé le rôle d’ambassadeur, travaillant à faire connaître le oud Ramal aux générations actuelles. Son engagement s’inscrit dans une démarche plus large : celle de la préservation des pratiques musicales traditionnelles face à l’homogénéisation culturelle et à la prédominance des formats pop et urbains.
Cette quête ne concerne pas qu’une poignée de musiciens. Elle touche à des enjeux plus larges : la transmission du savoir-faire lutherie, la formation des musiciens, la documentation de répertoires qui risquent de disparaître, et la valorisation du patrimoine immatériel africain et méditerranéen.
Des enjeux concrets pour les industries créatives africaines
Le cas du oud Ramal rappelle un défi majeur en Afrique : la préservation des patrimoines musicaux face à la modernité. En Guinée, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, des instruments et des traditions orales font face aux mêmes risques d’oubli. La kora, la balafon, le ngoni, les rituels musicaux des terroirs sont progressivement délaissés par les jeunes générations au profit de styles importés.
Or, cette patrimonialisation peut devenir une ressource économique. Lorsqu’elle est documentée, enseignée et valorisée, la musique traditionnelle crée de l’emploi : pour les luthiers, les musiciens-professeurs, les producteurs de disques, les festivals, les institutions culturelles. Le Maroc, avec ses initiatives d’écoles de musique arabo-andalouse et ses programmes de transmission, ouvre une voie que d’autres pays africains explorent.
Un modèle à suivre
Les ambassadeurs de la musique andalouse marocaine œuvrent en France et au Maroc pour tisser des ponts entre continents. Ce type de diplomatie culturelle légitime le patrimoine auprès des institutions, des jeunes, et des mécènes potentiels. Elle montre aussi que la fierté envers ses racines musicales n’est pas une forme de nostalgie, mais un acte de création contemporain.
La vraie question pour l’Afrique n’est pas de choisir entre tradition et modernité, mais de créer les conditions pour que les deux dialoguent. Le oud Ramal, par sa rareté même, force cette conversation. En le faisant résonner dans les salles de concert marocaines, dans les festivals, dans les écoles, on redonne une voix à des siècles d’histoire. Et on offre aux jeunes musiciens une richesse sur laquelle construire, plutôt que de partir de zéro.
La prochaine étape consiste à systématiser ces efforts : former les luthers, documenter les répertoires, créer des espaces d’apprentissage accessibles, et positionner ces patrimoines comme acteurs de l’économie créative continentale. C’est à ce prix que le oud Ramal et ses frères instruments africains pourront non seulement survivre, mais prospérer.





