Le continent africain dispose désormais d’outils institutionnels pour affirmer sa voix dans la gouvernance mondiale du changement climatique. Après la décision historique de la Cour internationale de justice (CIJ) sur les obligations climatiques des États, c’est au tour de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) de se saisir de la question. Une procédure en cours depuis mai 2025 pourrait marquer un tournant : l’Afrique, plutôt que de suivre les précédents internationaux, entend construire une jurisprudence adaptée à ses réalités et à ses droits spécifiques.
Une institution africaine en première ligne
La CADHP, qui a célébré ses deux décennies d’existence le 2 juillet 2024, incarne l’autonomie juridique du continent. Basée à Arusha, en Tanzanie, cette cour est l’organe judiciaire de l’Union africaine, chargée de défendre les droits humains et collectifs sur le continent. En se prononçant sur les obligations climatiques des États, elle ne copiera pas simplement la CIJ : elle interpellera directement les gouvernements africains sur leurs engagements envers leurs populations.
Cette distinction est fondamentale. Tandis que la CIJ raisonne à l’échelle mondiale, la CADHP siège plus près des réalités vécues par 1,4 milliard d’Africains. Elle peut envisager les implications du dérèglement climatique sous l’angle des droits collectifs, du droit à l’environnement, du droit à l’eau et à la sécurité alimentaire — dimensions souvent peu développées dans les cadres juridiques occidentaux.
Un enjeu vital pour la CEDEAO et au-delà
Pour la région ouest-africaine, et en particulier pour la Guinée, les enjeux sont concrets. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) regroupe seize États confrontés à des défis climatiques partagés : dégradation des sols, variation des régimes pluviométriques, montée des eaux dans les zones côtières. Une décision de la CADHP pourrait servir de fondement juridique à une action régionale coordonnée, donnant aux gouvernements et aux citoyens des leviers pour exiger des politiques climatiques contraignantes.
Cette jurisprudence africaine pourrait également peser dans les négociations internationales. Lorsque les pays africains se présentent aux tables de discussion mondiales — qu’il s’agisse des Conférences des Parties (COP) sur le climat ou des forums des Nations unies — ils pourront s’appuyer sur une interprétation du droit établie par leur propre institution, renforcée par la légitimité d’une cour continentale.
Transformer le cadre juridique en action climatique
La portée réelle de cette procédure dépendra de trois facteurs. D’abord, la clarté de la décision attendue : quelles obligations précises seront imposées aux États ? Second, la volonté politique des gouvernements de s’y conformer — un défi récurrent en Afrique. Troisième, la mobilisation de la société civile, des entreprises et des collectivités locales pour traduire les décisions judiciaires en politiques concrètes.
L’opportunité est à saisir. Plutôt que de subir les orientations fixées ailleurs, l’Afrique peut être architecte de son propre cadre climatique. Cela suppose que la CADHP statue avec rigueur, que la CEDEAO et les institutions panafricaines s’en saisissent, et que chaque État — de la Guinée au Maroc, du Kenya à la Zambie — convertisse le droit en budgets, en programmes et en résultats mesurables.
Le changement climatique n’attend pas. La question n’est plus seulement de savoir si l’Afrique doit agir — elle doit — mais comment elle va construire le cadre politique, juridique et économique pour le faire à sa propre cadence, selon sa propre vision du développement durable.




