Le poisson-scie figure sur les billets et pièces de l’UEMOA depuis des décennies, mais peu de citoyens savent pourquoi cet animal symbolise la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Entre histoire commerciale, art akan et ambitions d’une institution monétaire panafricaine, ce choix révèle les fondations culturelles sur lesquelles repose la politique monétaire de huit pays : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo.
Un symbole aux racines profondes
Le poisson-scie n’a pas été choisi au hasard. Son adoption comme emblème monétaire puise dans les traditions commerciales et artistiques des peuples akan, dont l’influence s’étend à travers l’Afrique de l’Ouest depuis des siècles. Cet animal, reconnaissable à sa longue mâchoire dentelée, figure dans l’iconographie akan comme symbole de force, de perspicacité et de capacité à naviguer les eaux troubles — une métaphore pertinente pour une institution chargée de piloter la stabilité monétaire dans une région économiquement hétérogène.
Au-delà du mythe, le poisson-scie représente aussi un lien avec les routes historiques du commerce transsaharien et maritime. Durant l’époque précoloniale, le contrôle des voies commerciales et des ressources était une marque de pouvoir. Associer ce symbole à la monnaie fiduciaire revenait à affirmer l’autorité de la BCEAO sur les flux économiques de la région.
L’UEMOA : une union monétaire, une identité visuelle partagée
Lorsque la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest a été créée — d’abord en tant que banque de l’Afrique-Occidentale française (BCEAO) en 1962 —, le choix d’un symbole unique était crucial pour unifier huit économies aux trajectoires divergentes. Le franc CFA, puis le franc de la Communauté financière africaine (aujourd’hui franc CFA UEMOA), devait incarner non seulement une devise commune, mais aussi une vision partagée de stabilité monétaire et de coopération régionale.
Le poisson-scie sur les billets et pièces adresse un message clair aux citoyens et aux investisseurs : cette monnaie repose sur des fondations culturelles solides, ancrées dans l’histoire africaine, et non sur un arbitraire technique importé. Cette légitimité symbolique demeure importante pour l’acceptabilité de la monnaie, surtout dans les zones rurales et auprès des populations peu bancarisées.
Enjeux contemporains pour les économies de l’UEMOA
Aujourd’hui, la BCEAO gère une masse monétaire servant environ 200 millions de personnes. Le franc CFA UEMOA reste convertible à parité fixe avec l’euro (655,957 CFA pour 1 EUR), un ancrage qui procure une stabilité macroéconomique, notamment face aux volatilités des monnaies régionales. En contrepartie, cette parité impose des contraintes : les réserves de change de la BCEAO doivent couvrir une part substantielle de la monnaie en circulation, limitant la flexibilité de la politique monétaire.
Pour les citoyens et entreprises de Guinée, du Sénégal ou de Côte d’Ivoire, cette stabilité se traduit par une prévisibilité des taux de change et une moindre inflation importée — des facteurs cruciaux pour la planification des investissements et le pouvoir d’achat. Cependant, elle contraint aussi les gouvernements à maintenir des soldes budgétaires sains pour éviter une fuite des réserves de change.
Un héritage à réinventer
Le poisson-scie reste un symbole puissant d’une Afrique de l’Ouest intégrée, mais l’UEMOA doit affronter des défis modernes : financer l’industrialisation, soutenir les startups, réduire la dépendance aux importations alimentaires. La BCEAO, à travers ses politiques de taux directeur, ses modalités de refinancement et ses régulations prudentielles, demeure un acteur clé de ces transformations.
Préserver la stabilité monétaire symbolisée par le poisson-scie, tout en permettant une croissance inclusive et soutenable, reste l’enjeu central pour les huit États membres.





