Une transition énergétique en demi-teinte à Lagos
Au Nigeria, l’un des plus grands marchés de transport informel d’Afrique de l’Ouest, une initiative audacieuse tente de transformer les tricycles à essence en véhicules électriques. Mais le modèle révèle une tension centrale : comment électrifier le transport dans un contexte où l’accès à l’électricité fiable reste limité ?
Un projet de conversion proposé à Lagos offre aux conducteurs de tricycles une transition sans coût initial d’acquisition. Les véhicules sont convertis à la batterie électrique, mais le système de recharge s’appuie partiellement sur des générateurs diesel. Cette approche soulève des questions fondamentales sur l’authenticité de la transition énergétique dans les contextes urbains africains à faibles ressources.
Le transport informel, colonne vertébrale de la mobilité urbaine ouest-africaine
Les tricycles motorisés constituent un mode de transport majeur en Afrique de l’Ouest. Au Nigeria, en Guinée et dans toute la région CEDEAO, des millions de petits transporteurs dépendent de ces véhicules pour leur subsistance. À Lagos seul, les tricycles assurent une part significative des trajets urbains et périurbains, reliant les zones que le transport de masse public ne dessert pas.
Cette mobilité peu réglementée offre des avantages économiques directs : emplois, flexibilité, accessibilité financière. Mais elle engendre aussi pollution atmosphérique, congestion et consommation d’énergies fossiles. La transition vers l’électrique apparaît logique, mais elle bute sur une réalité : la précarité énergétique.
L’électrification par le diesel : un paradoxe révélateur
Recourir à des générateurs diesel pour charger les batteries électriques ne résout pas le problème fondamental. Certes, un moteur thermique central est plus efficace qu’une myriade de petits moteurs individuels, et les véhicules en circulation restent zéro-émission locale. Mais sur l’ensemble du cycle de vie énergétique, les gains climatiques s’amenuisent significativement.
Cette approche reflète néanmoins une réalité pragmatique : en l’absence d’électricité réseau fiable et suffisante, les innovateurs africains doivent s’adapter. Le modèle révèle comment la transition énergétique continentale ne peut pas simplement reproduire les trajets des pays du Nord, mais doit inventer des solutions hybrides ancrées dans les contraintes locales.
Vers une électrification véritable de la CEDEAO
Pour que la mobilité électrique soit durable en Afrique de l’Ouest, trois conditions s’imposent : augmenter la capacité de génération d’électricité renouvelable, densifier les réseaux de distribution, et soutenir les entrepreneurs locaux qui innovent. Des institutions comme la Banque de l’Afrique de l’Ouest (BOA) et les banques nationales pourraient financer l’infrastructure de charge aux énergies renouvelables.
La Guinée, productrice majeure d’électricité hydroélectrique, pourrait servir de modèle régional. Si l’énergie bon marché produite par Kindia et d’autres barrages était disponible partout en Guinée et exportée vers les pays voisins, les tricycles électriques fonctionneraient réellement sans fossiles.
Un catalyseur d’innovation malgré ses limites
Le projet nigérian ne doit pas être discrédité pour son recours au diesel. Il démontre que les acteurs locaux cherchent activement des solutions. Les données collectées—usages, coûts réels, défaillances—informeront les générations suivantes. C’est ainsi que naissent les innovations durables.
La vraie ambition pour la région est une électrification complète : réseaux plus forts, énergie plus propre, tricycles 100 % électriques intégrés à un système énergétique régional cohérent. Le Nigeria ne peut pas mener seul ce changement ; la CEDEAO doit harmoniser les standards, partager les bonnes pratiques et investir collectivement dans l’infrastructure critique.
La mobilité urbaine africaine se réinvente. Cette transition sera imparfaite, graduelle, adaptée aux réalités du continent. Mais elle est en cours.





