En décembre 1949, plusieurs centaines de femmes quittent Abidjan pour une marche de plus de 40 kilomètres jusqu’à Grand-Bassam. Leur objectif : exiger la libération des cadres du PDCI-RDA, le parti de Félix Houphouët-Boigny, emprisonnés par l’administration coloniale française. Cette mobilisation, brutalement réprimée, reste l’une des pages les plus remarquables de la résistance ivoirienne au pouvoir colonial — et l’une des moins racontées.
Une mobilisation qui a su dépasser les frontières
Le contexte de cette marche s’inscrit dans une vague de répression coloniale plus large. Le PDCI-RDA, fondé en 1946 et affilié au Rassemblement Démocratique Africain, avait rapidement émergé comme une force politique majeure en Afrique de l’Ouest française. Face à cette montée en puissance, l’administration coloniale choisit la manière forte : arrestations massives, interdictions, répression. Les dirigeants emprisonnés incluaient des personnalités majeures du mouvement nationaliste ivoirien.
C’est à ce moment que les femmes décident de se mobiliser. Pas de tract clandestin, pas d’appel discret : une marche à grande échelle, visible, audacieuse. Elles traversent routes et villages pour atteindre Grand-Bassam, l’ancienne capitale coloniale, symbole du pouvoir français en Côte d’Ivoire. Le message était clair : les femmes africaines refusaient le silence et la résignation.
La répression qui scelle l’héritage
Les autorités coloniales répondent par la force. La marche est brutalement dispersée. Certaines femmes sont arrêtées, d’autres blessées. Mais au lieu d’étouffer le mouvement, cette répression le grandit. L’image de ces femmes marchant pour leurs frères, leurs époux et leurs fils, affrontant la machine coloniale sans armes sinon leur courage, devient une icône de la lutte pour l’indépendance.
Cet événement illustre un phénomène largement sous-documenté en Afrique de l’Ouest : le rôle central des femmes dans les mouvements de décolonisation. En Guinée, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, les femmes ont organisé, mobilisé, sacrifié. Elles ne portaient pas les uniformes militaires ni ne signaient les traités diplomatiques, mais elles ont porté la cause sur leurs épaules, littéralement.
Un héritage qui demande à être porté
Plus de 75 ans après cette marche, que reste-t-il ? Des témoignages fragmentaires, quelques archives, des récits transmis en famille. Peu de monuments, peu de commémorations officielles, peu de mention dans les manuels scolaires. C’est un pattern qui se répète : l’histoire des femmes dans les indépendances africaines demeure largement marginalisée dans la narration nationale.
Pourtant, cette omission a un coût. Elle prive les jeunes générations, et notamment les jeunes femmes africaines, de modèles de courage et d’agentivité politique. Elle réduit la compréhension de la décolonisation à une affaire d’hommes en costumes ou en uniformes, occultant la réalité : sans les femmes, sans leurs sacrifices, ces indépendances n’auraient jamais vu le jour.
La question qui se pose aujourd’hui ne concerne pas seulement la Côte d’Ivoire : comment les pays d’Afrique de l’Ouest redécouvrent-ils, documentent-ils et célèbrent-ils les actrices de leurs propres libérations ? Comment cette mémoire se transmet-elle, et dans quels termes ? Les marcheuses de Grand-Bassam méritent mieux qu’une note de bas de page historique. Elles méritent une place centrale dans la narration du combat pour la dignité africaine.



