À Madagascar, un mécanisme censé rémunérer les communautés locales pour la protection des forêts peine à fonctionner. Les revenus générés par les crédits carbone – un outil financier destiné à récompenser la préservation des écosystèmes – restent bloqués dans des circuits administratifs complexes, ralentissant ou empêchant leur transfert vers les populations de première ligne.
Un premier financement de la Banque mondiale, mais des obstacles bureaucratiques
La Banque mondiale a versé un premier montant d’environ 9 millions de dollars en 2021 dans le cadre d’initiatives de protection des forêts malgaches. Cet apport financier visait à soutenir des projets de conservation et à créer des sources de revenus directs pour les communautés dépendantes de ces écosystèmes. Cependant, entre le versement du financement et son arrivée aux bénéficiaires finaux, les lourdeurs administratives et institutionnelles se multiplient.
Les projets de crédits carbone reposent sur un modèle simple en théorie : les forêts stockent du carbone, les entreprises ou États achètent des « crédits » représentant une tonne de CO2 non émise, et le revenu finance la conservation. Mais à Madagascar, cette chaîne de valeur s’étiole à plusieurs étapes, réduisant considérablement les bénéfices qui atteignent finalement les gardiens des forêts.
Des délais qui érodent l’impact économique local
Les enquêtes menées auprès des acteurs locaux révèlent que le temps d’attente entre l’achat initial des crédits carbone et la distribution des fonds aux communautés s’étend sur plusieurs années. Ce délai pose un problème structurel : pour une population vivant au jour le jour, la promesse d’une rémunération lointaine perd de sa force incitatrice. Les ménages ont besoin de revenus immédiats pour survivre, ce qui peut les pousser à exploiter les ressources forestières à court terme plutôt que d’attendre l’aboutissement d’un projet incertain.
Ces retards reflètent des défaillances administratives : procédures d’approbation gouvernementale, vérification de la conformité environnementale, audits financiers, et mise en place de structures de gestion locales – autant d’étapes qui, bien qu’essentielles à la gouvernance, fragmentent et ralentissent le flux de trésorerie.
Des implications pour la conservation forestière et l’économie régionale
Les forêts de Madagascar abritent une biodiversité exceptionnelle et jouent un rôle crucial pour le climat régional et mondial. Pourtant, sans rentrées financières fiables et rapides, les communautés qui vivent à proximité continuent à opter pour des activités économiques destructrices : agriculture itinérante, exploitation forestière illégale, charbon de bois. Le potentiel économique du carbone forestier reste largement inutilisé.
Au plan macroéconomique, Madagascar manque une occasion de transformer ses ressources naturelles en moteur de développement inclusif. Les crédits carbone pourraient générer des revenus exportables durables – une source de devises étrangères souvent rare pour un pays du continent – tout en renforçant la résilience économique locale et en préservant les écosystèmes critiques.
Vers des réformes urgentes
Rationaliser le circuit de transfert des fonds de carbone exigerait une simplification des procédures administratives, une décentralisation accrue des décisions, et des mécanismes de suivi transparent. Des modèles alternatifs – comme les fonds d’affectation spéciale gérés localement ou les versements électroniques directs – pourraient accélérer les flux tout en limitant les détournements.
Cette situation à Madagascar offre une leçon édifiante pour d’autres régions africaines pionnières en matière de crédits carbone. Sans ajustements structurels, les ressources mobilisées au titre de la nature risquent de rester des promesses de papier plutôt que de devenir des moteurs tangibles de transformation économique locale.





