La Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest maintient que sa monnaie unique, l’eco, verra le jour en 2027. Le 7 septembre, la Cedeao a réaffirmé que ce lancement restait « réalisable ». Pourtant, entre l’ambition affichée et la réalité technique, le chemin demeure semé de défis majeurs.
« Il s’agit d’un objectif politique, pas d’une échéance acquise », souligne Thaïs Brouck, rédacteur en chef de la section économie de Jeune Afrique. Cette distinction est cruciale : les chefs d’État ouest-africains affichent leur volonté, mais les fondations concrètes du projet restent fragiles.
Des critères de convergence, mais des réticences persistantes
La Cedeao a assoupli sa stratégie initiale. Plutôt que d’imposer une adoption simultanée à tous les États membres, l’organisation régionale accepte désormais que seuls les pays volontaires et conformes aux critères de convergence adoptent l’eco en premier lieu. Ces critères exigent un déficit public inférieur à 3 % du PIB, une inflation sous les 10 % et une dette publique inférieure à 70 % du PIB, avec des performances maintenues dans la durée.
Plusieurs États membres s’en rapprochent ou les respectent déjà. Cependant, cette flexibilité soulève une question fondamentale : pour quoi un pays accepterait-il de se soumettre à ces contraintes si d’autres membres de la Cedeao n’en ont pas l’obligation ?
Trois questions sans réponse
Au-delà des critères macroéconomiques, trois enjeux pratiques restent en suspens. Premièrement, le design physique de la monnaie : à quoi ressembleront les pièces et les billets ? Deuxièmement, l’implantation : où sera établie la banque centrale de l’eco ? Troisièmement, et c’est le plus épineux, quel régime de change adoptera l’eco ?
Cette dernière question révèle un fossé idéologique au sein de la région. Les pays utilisant actuellement le franc CFA sont habitués à un régime de change fixe et à une inflation maîtrisée. Le Nigeria et le Ghana, en revanche, privilégient un système de change plus flexible, davantage adapté à la volatilité de leurs économies respectives.
« La politique monétaire est une décision profondément politique. Et malgré des années de discussion, cette question n’a toujours pas été tranchée par les chefs d’État de la région », rappelle Thaïs Brouck. Cette incapacité à trancher sur un point central illustre les tensions géopolitiques et les intérêts économiques divergents qui sous-tendent le projet.
L’incertitude du Sahel
Une autre variable échappe au contrôle de la Cedeao : le départ de trois États majeurs. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, qui ont quitté l’organisation régionale pour former l’Alliance des États du Sahel, soulèvent une question géopolitique. Si l’Uemoa (Union économique et monétaire ouest-africaine) bascule vers l’eco, quel sera le sort de ces trois États et de leur lien au franc CFA ? Cette incertitude ajoute une couche de complexité au projet.
Pas d’enterrement, mais un doute persistant
Faut-il pour autant renoncer au projet ? « Non, » conclut Thaïs Brouck. L’eco reste un objectif poursuivi par la Cedeao. Néanmoins, « les billets libellés en francs CFA ont encore de beaux jours devant eux », suggérant que le statu quo monétaire actuel pourrait perdurer bien au-delà de 2027.
Le lancement de la monnaie unique ouest-africaine dépendra donc non seulement de la rigueur macroéconomique des États membres, mais aussi de leur capacité à dépasser les divergences politiques et structurelles qui caractérisent la région. L’horizon 2027 existe ; ce qui manque, ce sont les décisions qui le rendront tangible.





