Un producteur franco-marocain sillonne les villages et medinas du Maroc pour exhumer des trésors musicaux oubliés, les mixe avec des synthétiseurs modernes et en crée une nouvelle forme de transe. C’est le projet d’Aziz Konkrite, qui poursuit cet été sa quête sonore avec la sortie du deuxième volume de Siba Sawt Système, un travail qui interroge la place des cultures régionales africaines dans l’économie créative continentale.
Archéologue des sons perdus
Le concept est original : parcourir le Maroc profond — loin des circuits touristiques — à la recherche de vinyles anciens, de musiques traditionnelles enregistrées, de voix et d’instruments qui auraient pu disparaître. Aziz Konkrite ne se contente pas de collectionner ; il numérise, étudie, puis réinterprète ces sons en les superposant à des productions électroniques contemporaines. Le résultat est une transe musicale hybride, où le groove urbain dialogue avec les mélodies des Haut-Atlas ou les rythmes des oasis.
Cette approche rejoint une tendance plus large en Afrique : la valorisation des patrimoines musicaux locaux par les artistes numériques. Des Lagos à Dakar, en passant par Accra et Abidjan, des producteurs redécouvrent les archives de leurs régions pour en faire des matériaux de création contemporaine. C’est une forme de réappropriation culturelle, bien éloignée du folklore figé ou du pastiche.
L’industrie créative africaine se cherche des modèles
Le travail d’Aziz Konkrite intervient à un moment où les États africains et les institutions continentales — dont l’Union africaine — reconnaissent l’industrie créative comme secteur stratégique pour la croissance économique et l’emploi des jeunes. En Guinée, au Sénégal, au Mali, des initiatives émergent pour numériser et valoriser les archives musicales nationales. Ces projets offrent aux jeunes producteurs des opportunités : accès à des catalogues authentiques, légitimité historique, matière première pour l’innovation.
Le Maroc, avec ses infrastructures de streaming et ses studios d’enregistrement modernes, constitue un pôle régional. Des artistes de toute l’Afrique du Nord et de l’Ouest s’y côtoient et collaborent. Aziz Konkrite incarne cette mobilité créative intra-continentale, même si sa visibilité reste portée par des canaux francophones.
Préserver en créant
Au-delà de l’aspect artistique, cette démarche pose une question économique concrète : comment monétiser la sauvegarde du patrimoine culturel ? Les vinyles marocains qu’Aziz Konkrite exhume ont une valeur historique, mais peu de marché commercial traditionnel. En les intégrant dans une œuvre électronique originale, il leur redonne une vie économique. Les flux de streaming, les ventes numériques, les concerts, les collaborations avec d’autres artistes : voilà les nouveaux circuits.
La CEDEAO et l’Union africaine encouragent ce type de projets via des programmes de soutien à la culture créative, reconnaissant que la création culturelle génère de l’emploi, du tourisme culturel et du soft power continental. Un exemple : les festivals musicaux panafricains qui mélangent tradition et contemporain attirent investisseurs et audiences internationales.
Ce qui se joue vraiment
Aziz Konkrite n’est pas un musicien de plus. Il représente un mouvement : des créateurs africains qui ne choisissent pas entre authenticité et modernité, mais les tissent ensemble. Cela inspire des jeunes producteurs en Guinée, au Sénégal, au Benin, à inventer leurs propres archéologies sonores. La question qui suit est celle de l’accès : qui aura les moyens, les outils numériques et la formation pour faire de même ? C’est sur ce terrain que les politiques publiques africaines doivent agir.





