Depuis 2019, un collectif musical basé à Londres impose une vision du jazz qui dérange les frontières : Kokoroko mélange les rythmes ouest-africains, les cuivres audacieux, l’électronique subtile et la soul urbaine dans un langage qui refuse de choisir. Voilà pourquoi ce groupe cristallise bien plus qu’un succès discographique — il incarne une tendance majeure des industries créatives africaines et de la diaspora : la fin des catégories étanches.
Un son qui refuse les murs
L’EP de lancement du groupe, sorti en 2019, a trouvé son champion immédiat avec le morceau « Abusey Junction ». Le titre, inspiré d’un carrefour routier d’Accra au Ghana, capture d’emblée l’essence du projet : des cuivres acérés qui chantent comme des voix, des cordes qui pulsent, une batterie qui dialogue autant avec le funk qu’avec les percussions traditionnelles. « Notre musique est comme un buffet, on prend un peu de tout », explique le collectif. Cette formule banale cache une réalité profonde : Kokoroko ne paraphrase pas, ne cite pas l’Afrique — il en fait la colonne vertébrale structurelle.
Depuis ce premier élan, le groupe a déployé deux albums complets. « Could We Be More » (2022) et « Tough Times Never Last » (2025) ont tous deux bénéficié d’une réception internationale que les médias spécialisés qualifient de chaleureuse. Les streaming, les tournées en festival prestigieux, l’intérêt de labels indépendants et majeurs : tous les indicateurs d’une trajectoire établie sont au vert.
Le contexte : une génération qui redéfinit le jazz
Kokoroko ne surgit pas du néant. Depuis une décennie, la scène jazz mondiale s’est fragmentée puis recomposée. Les jeunes musiciens — surtout issus de la diaspora africaine en Europe du Nord — ont cessé de vénérer le canon bebop américain pour en faire une source parmi d’autres. Les saxophonistes écoutent autant les griots maliens que Coltrane. Les batteurs puisent dans l’Afrobeat aussi librement que dans le rock ou la soul. Kokoroko s’inscrit dans ce mouvement, aux côtés d’autres collectifs et solistes qui redynamisant le jazz par une injetion d’Afrique.
Pour un entrepreneur créatif en Afrique ou dans la diaspora, le phénomène Kokoroko pose une question stratégique : comment monétiser et amplifier un son qui refuse l’étiquette unique ? Le groupe le montre : en restant authentique, en acceptant des collaborations croisées, en tournant partout où le public le demande.
Enjeux pour les industries créatives africaines
Le succès international de Kokoroko ressemble à une leçon pour les musiciens, producteurs et labels d’Afrique de l’Ouest et du continent. D’abord, il rappelle que la diversité stylistique n’est pas une faiblesse commerciale, mais un atout : les auditeurs de 2025 cherchent de la sincérité et de la richesse, pas de conformité. Ensuite, il démontre que la scène londonienne reste un tremplin majeur — non parce qu’elle est « meilleure », mais parce qu’elle offre une infrastructure (studios, labels, festivals, distribution) que beaucoup de capitales africaines rattrappent seulement maintenant.
Ce qui reste à surveiller : comment les musiciens africains eux-mêmes — basés à Dakar, Accra, Lagos ou Conakry — capitaliseront-ils sur ce regain d’intérêt pour le jazz africain ? Kokoroko ouvre une porte, elle n’empêche personne de franchir.
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