La question posée par Thierry Hebraud, directeur général de la Mauritius Commercial Bank (MCB), résume un paradoxe qui paralyse le commerce africain depuis des décennies : pourquoi deux économies du continent, l’Afrique du Sud et Madagascar, règlent-elles leurs transactions en dollars américains plutôt qu’en monnaies locales ou régionales ? Derrière cette interrogation apparemment technique se cache un enjeu stratégique majeur — la souveraineté monétaire et financière de l’Afrique.
Le dollar : un intermédiaire coûteux et superflu
Chaque transaction en devise étrangère génère des frais de change, des délais de traitement et une exposition aux fluctuations des marchés internationaux. Pour les petites et moyennes entreprises africaines, ces surcoûts réduisent la rentabilité des échanges régionaux et découragent les partenariats transfrontaliers. Un importateur malgache qui achète à un producteur sud-africain doit convertir sa monnaie locale en dollars, puis l’acheteur convertit à nouveau — deux cycles de frais qui n’existent que parce que le système bancaire africain reste fragmenté et dépendant des infrastructures occidentales.
Cette dépendance n’est pas accidentelle. Elle reflète l’héritage colonial et l’absence d’harmonisation régionale des instruments de paiement. Contrairement à l’Union européenne ou à l’Asie du Sud-Est, l’Afrique n’a pas créé d’écosystème monétaire intégré capable de faciliter et de sécuriser les transactions intra-continentales.
Les énergies renouvelables et le gaz : catalyseurs d’intégration
MCB, basée à l’île Maurice, observe une transformation du paysage énergétique africain — boom gazier en Mozambique et Tanzanie, investissements massifs dans les énergies renouvelables, interconnexion des grids électriques régionaux. Ces projets d’infrastructure créent naturellement des flux commerciaux entre pays voisins. Un fournisseur d’équipements solaires sud-africain livre en Botswana ; une entreprise malgache exporte des services d’ingénierie vers le Mozambique. Tous ont besoin de financer rapidement ces transactions sans passer par New York ou Londres.
L’enjeu financier est considérable. Les institutions bancaires africaines qui pourront offrir des solutions de paiement en monnaies locales — rand sud-africain, ariary malgache, pula botswanais — gagneront un avantage compétitif majeur et renforceront leur position dans l’économie continentale.
Vers une architecture monétaire africaine
Plusieurs initiatives tentent de répondre à ce défi. La Banque africaine de développement (BAD) finance des corridors de paiement régionaux. Des plateformes technologiques émergent pour faciliter les virements transfrontaliers en monnaies locales. Mais ces efforts restent fragmentés, souvent limités à quelques pays ou secteurs.
Le questionnement de Thierry Hebraud invite à une réflexion plus ambitieuse : l’Afrique peut-elle se doter d’une infrastructure bancaire et technologique capable de traiter rapidement, sécurisément et à faible coût les échanges régionaux sans intermédiaire externe ? La réponse n’est pas purement technique — elle demande une volonté politique des gouvernements, une coordination des banques centrales et des investissements massifs dans la numérisation financière.
Une opportunité pour la Guinée et l’Afrique de l’Ouest
Cette transformation de l’architecture monétaire africaine concerne directement la Guinée et la région. À mesure que les échanges intra-africains croîtront — tirés par l’énergie, l’agro-industrie et les services — les entreprises guinéennes auront besoin de solutions de paiement rapides et bon marché avec leurs partenaires sénégalais, ivoiriens ou ouest-africains. Les banques locales qui anticiperont cette demande et investiront dans les connecteurs numériques et les accords de compensation en monnaies locales seront les gagnants.
Le chantier est urgent. Chaque année de retard coûte à l’Afrique des milliards en frais inutiles et repousse l’émergence d’une véritable intégration commerciale continentale.





