Donald Kaberuka incarne une trajectoire singulière : celle d’un économiste rwandais qui, parti de rien après les convulsions de son pays, a dirigé pendant trois décennies les institutions clés de la finance africaine. Son parcours et sa vision offrent des leçons essentielles pour les décideurs du continent.
De la survie à l’expertise
Kaberuka a connu le destin de centaines de milliers de Rwandais : celui du refuge et de la reconstruction. Cet héritage personnel n’a cessé de nourrir sa conviction centrale : les solutions économiques doivent être adaptées aux réalités locales, non importées d’ailleurs.
Formé dans un contexte de rareté et de fragilité, il a développé une approche pragmatique : comment financer le développement quand les ressources manquent ? Comment mobiliser l’épargne domestique ? Comment structurer des marchés financiers encore embryonnaires ?
À la tête de la Banque africaine de développement
L’apogée de sa carrière a été sa présidence de la Banque africaine de développement (BAD), institution basée à Tunis qui joue un rôle charnière dans le financement des projets d’infrastructure, d’industrie et d’agriculture sur le continent.
Sous sa direction, Kaberuka a orienté l’institution vers trois axes : d’abord, mobiliser les ressources financières publiques et privées pour combler le déficit d’infrastructure (estimé à des dizaines de milliards de dollars annuels) ; ensuite, renforcer la capacité des gouvernements à gérer et à rembourser la dette ; enfin, placer la gouvernance financière au cœur de la transformation.
Ces orientations ont des impacts directs : une meilleure infrastructure routière abaisse le coût de transport des marchandises et rend les entreprises plus compétitives ; une gestion saine de la dette évite les crises budgétaires qui paralysent les services publics ; des institutions financières solides channelisent l’épargne des citoyens vers le financement des projets.
Une philosophie : les solutions sur mesure
Contrairement à certains experts occidentaux qui prônent des recettes universelles, Kaberuka a toujours défendu l’idée que chaque économie africaine est différente. La Guinée n’a pas les mêmes atouts que le Botswana ; la Côte d’Ivoire ne peut copier le modèle du Rwanda.
Cette philosophie a imprégné ses recommandations en matière de politique macroéconomique : plutôt que d’imposer une réduction brutale des dépenses publiques, améliorer leur qualité et leur productivité ; plutôt que d’uniformiser les politiques monétaires, adapter les taux directeurs selon les cycles économiques locaux.
Enjeux pour la Guinée et l’Afrique de l’Ouest
Le legs intellectuel de Kaberuka reste pertinent pour des pays comme la Guinée. Comment financer la diversification économique au-delà de l’exploitation minière ? Comment renforcer la capacité des banques locales à financer les PME ? Comment attirer les investisseurs sans compromettre la souveraineté économique ?
Son approche suggère une voie : celle de l’autonomie graduelle. Développer les marchés obligataires régionaux, renforcer la fiscalité pour réduire la dépendance à l’aide externe, créer des fonds de développement capables de combiner capital public et privé.
En Afrique de l’Ouest, plusieurs gouvernements explorent ces pistes. Mais la transition vers une finance du développement durable et auto-entretenue reste un défi majeur.
Un héritage en construction
Kaberuka a quitté ses fonctions de responsabilité, mais ses idées persistent : elles circulent dans les universités, les ministères des Finances, les institutions régionales. Son message central demeure : l’Afrique ne s’enrichira que si elle maîtrise sa propre finance et la met au service de projets ancrés dans sa réalité.





