Une bataille juridique inédite se joue à Yaoundé. Trente-six migrants africains, expulsés des États-Unis et rapatriés au Cameroun en vertu d’un accord bilatéral, ont saisi le tribunal administratif de la capitale camerounaise pour contester la légalité de ce mécanisme et obtenir leur protection par l’État.
Au cœur du conflit : un accord de réadmission signé entre Washington et Yaoundé qui autorise les États-Unis à reconduire vers le Cameroun des ressortissants de pays tiers, sans vérifier d’abord leur nationalité ou leur lien réel avec le territoire camerounais. Ces migrants, pour beaucoup, ne sont pas des citoyens camerounais — ils proviendraient d’autres États africains — mais se retrouvent abandonnés à Yaoundé, vidés de tout statut de protection.
Un vide juridique exploité
La stratégie américaine de « relocalisation » des migrants interpelle le continent. Plutôt que de traiter les demandes d’asile sur son sol, Washington externalise ses obligations migratoires vers des pays tiers — le Cameroun servant ici de point de chute. Le problème : Yaoundé n’a aucun cadre légal pour protéger ces personnes ni aucune obligation de les accueillir.
Pour les plaignants et leurs soutiens, cet accord viole les droits fondamentaux. Les migrants arguent qu’ils bénéficiaient, aux États-Unis, de statuts de protection (demandes d’asile en cours, status de victime de traite) que l’expulsion a anéanti. Une fois renvoyés au Cameroun, ils perdent toute protection juridique et deviennent vulnérables aux retours forcés vers leurs pays d’origine — où certains risquent des persécutions.
Un précédent régional inquiétant
Le cas camerounais n’est pas isolé. Plusieurs pays africains ont signé ou négocient des accords similaires avec les États-Unis, notamment depuis 2019. La Guinée figure-t-elle parmi ces États ? À vérifier. Ces accords, présentés par Washington comme des outils de « coopération migratoire », fonctionnent surtout comme des mécanismes de délestage : les États-Unis externalisent le coût politique et social de la migration.
Pour un pays ouest-africain comme la Guinée, l’enjeu est double. D’abord, les ressortissants guinéens expulsés vers le Cameroun ou tout autre point de transit pourraient se voir nier l’accès aux procédures de protection légale. Ensuite, accepter de tels accords sans cadre juridique robuste expose l’État à des contestations judiciaires et à une charge humanitaire imprévisible.
Ce que demandent les plaignants
La requête devant le tribunal administratif de Yaoundé vise l’annulation ou la suspension de l’accord migratoire cameroun-États-Unis. Les migrants demandent également que le Cameroun assume sa responsabilité en accordant un statut juridique temporaire à ces personnes en attente de résolution — asile, résidence protégée ou transit sécurisé vers un tiers État.
Cette action juridique ouvre une brèche : d’autres pays africains ayant signé des accords similaires pourraient faire face à des défis légaux analogues. Les juridictions administratives du continent commencent à examiner ces instruments avec plus de rigueur, notamment sous le prisme du droit des réfugiés et des obligations issues de la Charte africaine des droits de l’homme.
La question pour l’Afrique de l’Ouest
La décision que rendra le tribunal camerounais aura une portée régionale. Si les juges invalident l’accord ou imposent un cadre de protection aux migrants, d’autres États ouest-africains seront incités à réviser leurs propres arrangements avec Washington. À l’inverse, un rejet pur et simple de la requête consoliderait une pratique de délestage migratoire sans garde-fou.
Pour les entrepreneurs et décideurs africains, ce dossier rappelle une réalité : l’absence de régulation juridique claire autour des migrations expose les États à des litiges imprévisibles et à des crises humanitaires. Anticiper et structurer ces enjeux, dès la négociation d’accords bilatéraux, n’est plus optionnel — c’est une exigence de gouvernance.
La sentence du tribunal de Yaoundé arrivera d’ici plusieurs mois. Entre-temps, ces 36 migrants restent en sursis, symboles d’un vide juridique que seule une volonté politique africaine pourra combler.




